Éducation aux médias : l’Appel des Assises

 

Pour que chaque rédaction s’engage pour l’Éducation à l’information. La 10e édition des Assises du Journalisme s’est ouverte par une journée intégralement consacrée à l’Éducation aux Médias et à l’Information, signe fort du déploiement de cet enseignement au service de la citoyenneté.

 

Dans un monde complexe, il est impératif de faire comprendre aux jeunes citoyens qu’une presse vivante est l’expression d’un vrai pluralisme et la colonne vertébrale d’une démocratie vigoureuse. Nos démocraties sont fragiles et l’actualité en livre chaque jour une nouvelle illustration. Les faits ne nous autorisent plus à l’indignation passagère et au lâche repos. Les professionnels rassemblés aux Assises lancent un appel pour que chaque rédaction se mobilise et crée en son sein une cellule dédiée à l’Éducation aux Médias et à l’Information afin d’expliquer notre métier et tenter de faire tomber les fantasmes et les préjugés. Pourquoi il est urgent d’agir.

 

Le Président de la première puissance économique mondiale qualifie la presse d’ »ennemie du peuple », fait huer les journalistes, refuse de répondre aux questions en conférence de presse. Avec un éventail qui ne lasse pas son auditoire, il se livre à un matraquage en règle de cette cible de choix, les journalistes, « personnes les plus malhonnêtes au monde ».

 

Sur le vieux continent, la méthode séduit. En observateurs appliqués, nos politiques ne perdent pas une miette de ce match, comptent les points et voient très justement tout le profit qu’ils peuvent tirer d’une hostilité revendiquée à l’égard de la presse. À l’occasion d’un meeting, du passage sur un plateau de télévision, ou sur les antennes, l’un ou l’autre se réapproprient les codes délétères de ce nouveau sport en se livrant à un psittacisme bas de gamme des frasques langagières du président américain.

 

Ici, le soutien d’un candidat à l’élection présidentielle fait siffler les journalistes, là une candidate, habituée des poses victimaires, légitime Internet pour s’informer de manière alternative et y trouver une « autre » information. L’acmé de cette réappropriation des errements trumpiens s’illustrant avec le candidat qui aux faits oppose le complot, les officines, et autres tribunaux médiatiques.

 

Dans les rédactions, on s’interroge, on s’offusque, on s’inquiète.

 

Le complot… Peste contemporaine, « prêt-à-penser » confortable, rassurant et radical. Le complot n’est pas nouveau mais avant l’ère d’Internet, les différentes théories qu’il enfantait n’excitaient qu’une minorité. Les réseaux sociaux lui offrent désormais une intensité nouvelle et une audience mondiale. Depuis des années des enseignants et des sociologues ont observé ce phénomène de contamination des esprits et l’ont dénoncé sans être entendus.

 

Il a fallu les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher et les meurtres des policiers pour que l’on découvre que des élèves remettent en cause les faits en relayant une autre lecture du monde grâce à la grande vitalité des thèses conspirationnistes.

 

De nombreux collégiens, lycéens, étudiants, ne croient pas ce qu’ils voient à la télévision, ou ce qu’ils entendent à la radio (quand ils l’écoutent). Ils accordent davantage de crédit à toutes les informations qu’ils glanent sur les réseaux sociaux, devenus pour beaucoup d’entre eux l’unique source d’informations: Snapchat, Facebook, Twitter. Or sur ces réseaux le pire côtoie le meilleur. Face à ce magma informationnel, difficile pour un adolescent ou un jeune adulte à qui personne n’a jamais expliqué comment décrypter une information, de ne pas se laisser séduire par des thèses plus ou moins fantaisistes pour comprendre le réel. Les jeunes naviguent entre le vrai et le faux, sans savoir discerner l’un de l’autre et on ne peut leur en faire le reproche. D’où l’écho non négligeable que trouvent auprès de ce public les théories du complot, théories extrêmement séduisantes avec un « prêt-à-décoder » redoutablement efficace. Lors de son dernier discours en tant que président des États-Unis, Barack Obama l’a constaté : « Nous sommes prêts à croire n’importe quelle information qu’elle soit vraie ou fausse, pourvu qu’elle conforte nos opinions, au lieu de baser nos opinions sur des faits ».

 

S’en tenir aux faits, apprendre aux élèves à mieux décrypter les informations, à en comprendre les mécanismes et surtout à développer leur esprit critique face à la multiplication des canaux médiatiques, c’est tout l’enjeu de l’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI). Il ne s’agit nullement d’aller prêcher la « bonne » parole pour convaincre que la presse est la tenante de la pensée juste. Cette posture serait éminemment prétentieuse et contre-productive. Il s’agit au contraire d’aider l’élève à développer sa capacité de jugement et acquérir une pensée autonome, non manipulable. Être intellectuellement libre et indépendant.

 

Au-delà de cette ambition affichée, l’EMI vise également à restaurer de la confiance entre les jeunes et la presse. Actuellement aucun média n’échappe à la méfiance des Français; moins de la moitié d’entre eux jugent crédibles les informations relayées par la télévision et les journaux.

 

L’éducation aux médias constitue donc l’un des leviers majeurs pour relever cet immense défi. D’où la nécessité pour chaque rédaction de se déployer sur le terrain, c’est à dire dans les classes, dans les bibliothèques, les médiathèques, dans les structures d’éducation populaire, partout où se forment les citoyens. Afin de rendre cet enseignement concret les jeunes doivent réaliser des reportages ou un journal. Cette implication dans la durée est fondamentale car en produisant ils comprennent mieux les mécanismes de l’information et s’approprient les méthodes du travail journalistique. Ils apprennent également que la rigueur et l’éthique animent cette profession.

 

Le décryptage de l’actualité étant devenu un enjeu démocratique, faire de l’Éducation aux médias est désormais un acte politique et remplit une mission pédagogique capitale : donner aux jeunes esprits en construction les clés d’un savoir citoyen et les repères de la société dans laquelle ils grandissent. « Bien informés, les hommes sont des citoyens; mal informés ils deviennent des sujets », écrivait Alfred Sauvy. Désinformés ils s’improvisent relais de propagande et font le lit des crédulités contemporaines.

 

 

Emmanuelle Daviet

 

Présidente du Prix Éducation aux Médias aux 10e Assises du Journalisme et de l’Information 

Journaliste à France Inter

Déléguée à l’Education à l’information, à la diversité et à l’Égalité des chances

Responsable du dispositif « InterClass’ »

Le fil de Tours